Saint Adalbert de Prague
Un évêque qui n'en finissait pas de partir
Adalbert naquit en 939 dans une noble famille de Bohême, et rien dans ce milieu ne laissait présager une vie passée en conflit avec le diocèse même qu'il fut ordonné à diriger. Il fut formé à Magdebourg auprès de l'archevêque Adalbert de Magdebourg, dont il prit le nom lors de sa confirmation — il s'appelait à sa naissance Vojtěch — et revint en Bohême déjà marqué par une école de clercs continentaux réformateurs, dont la conception de la conduite chrétienne était bien plus rigoureuse que ce à quoi une noblesse bohémienne encore à demi christianisée était habituée.
Wojciech Gerson, Święty Wojciech (Saint Adalbert), 1887, aquarelle — domaine public.
Comme évêque de Prague, il œuvra pour des réformes qui le mirent aux prises avec un clergé récalcitrant et une noblesse peu disposée à renoncer à des pratiques qu'il combattait, dont la traite des esclaves et la polygamie. La traite des esclaves en particulier constituait alors un commerce réellement lucratif pour une partie de la noblesse bohémienne, les captifs étant revendus via Prague à des acheteurs jusque dans le monde islamique, et l'opposition publique d'Adalbert lui valut de puissants ennemis bien au-delà des seules questions de piété personnelle. Par deux fois, la tension monta assez pour qu'Adalbert parte tout simplement — se retirant vers la vie monastique à Rome plutôt que de rester livrer un combat perdu d'avance. Par deux fois, on le persuada ou on le contraignit de revenir à Prague, une fois sur ordre direct du pape. Mais la seconde fois qu'il partit, il ne revint pas du tout. Il tourna plutôt son attention vers l'extérieur, vers un champ de mission bien plus rude que tout ce que la Bohême lui avait offert : les Prussiens encore païens de la côte baltique.
Mort chez les Prussiens
Le voyage missionnaire qui mena Adalbert en Prusse en 997 fut, de l'avis général, une entreprise dangereuse — un évêque chrétien désarmé prêchant à une population sans le moindre intérêt pour son message, et toutes les raisons de le considérer comme un intrus. Il voyageait avec un petit groupe de compagnons, dont son demi-frère Radim, et selon la plupart des récits ne progressa que peu avant que des Prussiens locaux, méfiants envers un missionnaire étranger pénétrant sans permission sur ce qu'ils considéraient comme une terre sacrée, ne se retournent contre le groupe. Selon l'Encyclopédie catholique, Adalbert fut tué le 23 avril 997, dans la région de Sambie, sur la côte baltique, frappé alors qu'il était en prière. La tradition ne s'accorde pas sur l'arme — certains récits mentionnent une hache, d'autres une lance — mais les suites sont uniformément sinistres : sa tête fut tranchée et plantée sur un pieu, un avertissement autant qu'une exécution. C'était le genre de mort qui aurait pu aisément passer inaperçue en dehors du petit cercle de ceux qui le connaissaient. Elle devint au contraire l'un des grands récits de martyre du haut Moyen Âge.
Selon la tradition, le duc Boleslas Ier de Pologne racheta ensuite le corps d'Adalbert aux Prussiens, en payant, rapporte-t-on, son poids en or, et fit transporter les restes à Gniezno, qui devint presque aussitôt un grand lieu de pèlerinage. Ce geste eut des conséquences politiques durables bien au-delà de la seule dévotion religieuse : la présence des reliques d'un martyr canonisé conféra à Gniezno un prestige considérable, et c'est là qu'en l'an 1000 l'empereur du Saint-Empire Otton III fit un pèlerinage célèbre, qui contribua à élever Gniezno au rang d'archevêché indépendant — une étape marquante dans la constitution de la Pologne comme royaume chrétien pleinement organisé.
Un saint fait en deux ans
Ce qui suivit est véritablement singulier. Dans l'Église du haut Moyen Âge, la sainteté résultait typiquement d'une vénération populaire se construisant lentement, parfois reconnue formellement seulement des générations après la mort de la personne. Le cas d'Adalbert suivit un tout autre rythme : le pape Sylvestre II le canonisa en 999, à peine deux ans après sa mort sur cette plage baltique. Quelle que soit la combinaison d'urgence politique, de réputation personnelle et de dévotion populaire authentique qui motiva ce calendrier, le résultat fut un culte de saint qui se répandit presque immédiatement dans exactement la région que sa mort avait touchée — la Bohême, la Pologne et le monde baltique plus large le revendiquèrent tous en l'espace d'une génération.
Patron d'un carrefour de nations
Peu de saints se retrouvent revendiqués par autant de peuples différents qu'Adalbert. Il est honoré comme patron de la Bohême et de la République tchèque moderne, où son passage comme évêque de Prague demeure central à son héritage ; de la Pologne, où ses reliques furent transportées après sa mort et où son culte prit racine profondément ; de la Prusse, le champ de mission où il mourut ; et, notablement, de la Hongrie — un patronage qui reflète un contact historique réel, puisqu'Adalbert est traditionnellement lié à la première christianisation de la Hongrie, dans les années précédant le règne de saint Étienne de Hongrie. La tradition veut qu'Adalbert ait personnellement baptisé ou influencé le jeune Vajk, le prince hongrois qui serait plus tard couronné sous le nom d'Étienne, premier roi chrétien de Hongrie — un lien direct entre le ministère bref et itinérant d'Adalbert et la fondation de tout un royaume chrétien.
Pour un évêque unique qui ne parvint pas à garder son propre diocèse de son vivant, c'est une postérité frappante : un saint dont le nom marque encore les confins mêlés et souvent disputés de l'Europe centrale. Sa fête est célébrée le 23 avril, date de sa mort. La grande cathédrale de Prague, Saint-Guy, abrite une chapelle qui lui est dédiée, et son image figure aussi bien dans l'art religieux polonais, tchèque qu'allemand — un saint rare dont la mémoire appartient également à plusieurs nations qui, à diverses époques de l'histoire, furent rivales plutôt qu'alliées.






