Saint Colomban
Quitter l'Irlande pour de bon
Colomban naît vers 543 dans le Leinster, en Irlande, et se forme comme moine auprès de saint Comgall au grand monastère de Bangor, sur la côte nord-est. Vers la quarantaine, il accomplit un geste qui portait un nom dans la culture monastique irlandaise ancienne, mais n'avait alors guère d'équivalent ailleurs dans l'Europe chrétienne : il devient peregrinus, un moine qui quitte définitivement sa patrie en un acte d'exil volontaire pour le Christ, sans aucun projet ni intention d'y jamais revenir. Vers 590, Colomban part pour le continent européen avec douze compagnons, débarquant en Gaule mérovingienne — le royaume franc qui couvrait alors la majeure partie de ce qui est aujourd'hui la France — à un moment où, selon la plupart des récits, l'Église locale traversait une période plutôt relâchée et mondaine.
Artiste verrier anonyme du XIXe siècle, vitrail représentant saint Colomban, abbaye de Bobbio, Italie — domaine public.
Une chaîne de monastères en Gaule
Colomban et ses compagnons s'installent d'abord dans les Vosges, où le roi franc Childebert II leur accorde des terres pour bâtir un monastère à Annegray. À mesure que de nouvelles recrues arrivent, Colomban fonde deux autres établissements tout proches, Luxeuil et Fontaine, Luxeuil devenant le plus grand et le plus influent des trois. Il gouverne les trois communautés selon une règle de sa propre composition — la Regula Monachorum, un texte authentique qui nous est parvenu et qui impose une discipline monastique nettement plus stricte que la Règle de saint Benoît, laquelle finira par l'éclipser dans toute l'Europe occidentale. Luxeuil, en particulier, devient le terrain de formation de toute une génération de moines-évêques qui iront à leur tour fonder d'autres monastères, propageant l'influence de Colomban bien au-delà de ce qu'il supervisa lui-même.
Un mot bien senti pour un roi
L'influence de Colomban à Luxeuil ne survit pas à son goût pour dire des vérités déplaisantes aux puissants. Le roi Thierry II de Bourgogne, dont le territoire incluait Luxeuil, vivait avec plusieurs concubines plutôt qu'avec une épouse légitime, et Colomban condamna cette situation en face — puis refusa, quand on le lui demanda, de bénir les fils que Thierry avait eus de ces concubines, au motif que des enfants nés hors d'un mariage légitime n'avaient aucun droit à sa succession. La grand-mère de Thierry, la reine Brunehaut, qui détenait un pouvoir réel à la cour et avait ses propres raisons d'en vouloir à Colomban pour son ingérence, appuya la colère du roi. Vers 610, Colomban fut expulsé de force de Luxeuil et escorté, sous bonne garde, vers la côte en vue de son expulsion vers l'Irlande — un projet qui échoua lorsque le navire censé le transporter s'échoua, le laissant libre de poursuivre sa mission sur le continent.
Défendre la Pâques irlandaise face aux papes
Avant même la rupture avec Thierry, Colomban s'était déjà engagé dans un autre conflit — cette fois avec la hiérarchie ecclésiastique tout entière, à propos de la date de Pâques. L'Irlande calculait cette date selon une méthode plus ancienne que celle en usage à Rome et sur l'essentiel du continent, et les évêques continentaux pressaient Colomban de s'aligner. Plutôt que de simplement obéir ou de simplement refuser, il écrivit directement à plusieurs papes régnants, défendant la pratique irlandaise avec une assurance qui, aujourd'hui encore, paraît remarquablement peu déférente pour un moine s'adressant à l'évêque de Rome. Ces lettres constituent des sources primaires authentiques, non une légende tardive, et elles révèlent un moine qui prenait l'obéissance à l'Église au sérieux sans pour autant considérer chaque point de pratique locale comme indiscutable.
Bobbio et une bibliothèque qui survécut à un empire
Après avoir quitté le territoire franc, Colomban gagne le sud, en Italie lombarde, où le roi Agilulf lui accorde des terres à Bobbio, dans les contreforts des Apennins, pour fonder un dernier monastère en 614. Colomban y meurt le 23 novembre 615, après à peine un an comme abbé. Bobbio deviendra l'un des plus importants centres de conservation de manuscrits de l'Europe médiévale, sa bibliothèque finissant par rassembler une collection de textes classiques et paléochrétiens suffisamment importante pour que des chercheurs étudient encore aujourd'hui ce qui en a survécu. Entre Annegray, Luxeuil, Fontaine et Bobbio, Colomban n'a pas laissé derrière lui une seule institution, mais tout un réseau — un réseau qui continua à produire moines, évêques et manuscrits pendant des siècles après sa mort.
Un patron pour les voyageurs, d'hier et d'aujourd'hui
La fête de Colomban est célébrée le 23 novembre. Aux côtés de saint Benoît, il est honoré de manière informelle comme patron d'une Europe chrétienne unifiée, un hommage bien mérité pour un moine dont l'œuvre de toute une vie s'est presque entièrement déroulée hors de son propre pays. Dans un registre nettement plus léger et typiquement moderne, il a aussi gagné un patronage informel auprès des motards — une désignation du XXe siècle qui trouve sa logique dans le fait que peu de saints du calendrier ont parcouru, à pied, autant de kilomètres imprévus que lui.






