Sainte Julienne de Liège
Orpheline très jeune, élevée au cloître
Julienne naît vers 1191-1193 à Retinnes, un village près de Liège, dans l'actuelle Belgique. Elle et sa sœur jumelle, Agnès, sont orphelines à cinq ans et élevées par des religieuses augustines de la région — une enfance passée presque entièrement au sein de la vie religieuse, sans réel souvenir d'autre chose. Elle entre elle-même en religion au Mont-Cornillon, près de Liège, et devient, dès 1230, prieure — ou supérieure — de cette communauté. Sur le papier, cela ressemble à une carrière religieuse assez ordinaire pour l'époque. Ce qui distinguait Julienne se déroulait déjà, en privé, depuis plus d'une décennie.
Englebert Fisen, Sainte Julienne du Mont-Cornillon et de l'institution de la Fête-Dieu, église Saint-Martin, Liège, 1690 — domaine public.
Vingt ans de silence sur une vision
Dès l'âge d'environ seize ans, Julienne commence à faire l'expérience d'une vision récurrente pendant les moments d'adoration eucharistique : une pleine lune éclatante, marquée d'une unique raie sombre traversant sa surface. Elle n'en parle à personne. Pendant près de deux décennies, elle porte cette image sans explication ni confidence, bien avant d'avoir arrêté ce que — si tant est que ce fût quelque chose — elle lui demandait.
Quand elle finit par l'interpréter, la conclusion qu'elle en tira fut précise : elle en vint à croire que la vision était un appel divin à instituer une nouvelle fête liturgique, entièrement consacrée à honorer la présence réelle du Christ dans l'eucharistie — quelque chose de distinct du Jeudi saint, qui commémorait déjà la Cène mais restait mêlé, dans le calendrier liturgique de l'Église, à la marche sombre vers le Vendredi saint. Julienne voulait une fête que l'on puisse célébrer avec la joie pleine et entière que la solennité endeuillée du Jeudi saint rendait difficile.
Chassée, deux fois, pour une idée qui survécut à ses opposants
L'engagement de Julienne pour cette nouvelle fête ne se déroula pas sans heurts. Un supérieur corrompu nommé Roger la chassa de sa charge au Mont-Cornillon, non pas une, mais deux fois, en 1233 puis de nouveau en 1247, la forçant à des années de déplacement parmi des communautés religieuses cisterciennes et norbertines, loin de la vie stable qu'elle avait connue auparavant. Elle finit par trouver une certaine stabilité à Fosses, où elle demeura jusqu'à sa mort, le 5 avril 1258.
Elle eut aussi de véritables alliés. L'évêque de Liège soutint sa cause, tout comme Jacques Pantaléon, archidiacre de Liège — un homme dont l'appui allait s'avérer d'une importance considérable, car il devint plus tard le pape Urbain IV. Fort de ce soutien, la fête que Julienne avait envisagée commença à prendre forme institutionnelle : le Corpus Christi fut célébré localement dans le diocèse de Liège à partir de 1246. Julienne mourut douze ans avant que cela n'aille plus loin. Ce n'est qu'en 1264, plusieurs années après sa mort, que le pape Urbain IV — ce même Jacques Pantaléon qui l'avait autrefois soutenue en tant qu'officiel diocésain — publia la bulle Transiturus de hoc mundo, étendant la fête du Corpus Christi à toute l'Église latine. Julienne ne vécut jamais assez pour voir la fête qu'elle avait défendue pendant des décennies devenir universelle.
Sainte, ou bienheureuse ? Une réponse honnête
Le statut formel de Julienne dans l'Église est véritablement un peu plus ambigu que celui de la plupart des saints présentés sur ce site, et il vaut mieux le dire franchement plutôt que de choisir simplement le titre qui paraît le plus définitif. Les ouvrages de référence catholiques anciens et traditionnels — dont l'Encyclopédie catholique de 1910 — la désignent sous le nom de « sainte Julienne », mais cette même notice précise seulement qu'en 1869, le pape Pie IX ratifia sa vénération locale de longue date et autorisa la célébration d'un office et d'une messe en son honneur. Il s'agit là d'une confirmation papale d'un culte existant depuis des siècles, non d'un processus moderne de canonisation formelle construit autour d'un miracle instruit. Plusieurs sources contemporaines la désignent plutôt comme la « bienheureuse Julienne ». Les deux usages coexistent aujourd'hui ; le résumé honnête est qu'elle est vénérée comme sainte depuis la confirmation de son culte par Pie IX en 1869, tandis que certaines sources modernes continuent de l'appeler bienheureuse.
Une fête qui dépassa son histoire d'origine
Quel que soit le titre attaché à son nom, l'héritage réel de Julienne est difficile à surestimer : la fête du Corpus Christi, aujourd'hui l'une des grandes célébrations du calendrier liturgique catholique, marquée de processions, d'adorations et de festivités dans des paroisses du monde entier, remonte directement à la vision privée d'une religieuse de seize ans, sur laquelle elle n'agit que vingt ans plus tard. Sa fête est célébrée le 5 avril, certains calendriers indiquant plutôt le 6 avril. Aucun patronage universel solidement établi ne s'attache à son nom, mais son lien avec la dévotion eucharistique reste, à lui seul, un héritage considérable. Pour en savoir plus sur la manière dont l'Église a reconnu les figures centrales de sa vie liturgique, voir le Répertoire des saints patrons.






