Saint Genès de Rome
Une comédie écrite pour se moquer de la foi
Selon la tradition, Genès dirige une troupe d'acteurs comiques à Rome sous le règne de l'empereur Dioclétien, à une époque où le spectacle public sert souvent d'outil de propagande impériale contre la minorité chrétienne de l'Empire. Selon la légende, Genès et sa troupe reçoivent commande de monter une comédie parodiant les rites chrétiens pour le divertissement de l'empereur — et le rite choisi pour la moquerie est le baptême, mis en scène comme farce devant un public payant, hilare, et incluant Dioclétien lui-même.
Cristoforo Moretti, Saint Genès, v. 1451-1485 — domaine public (Google Art Project via Wikimedia Commons).
Une représentation qui cesse d'en être une
Le tournant du récit survient au milieu de la scène du faux baptême. Genès, jouant un rôle écrit purement pour faire rire, aurait vécu quelque chose de réellement bouleversant en cours de scène — selon le récit traditionnel, une vision si réelle que la frontière entre jouer une conversion et la vivre s'est simplement effacée. Plutôt que d'achever la plaisanterie, Genès sort entièrement de son personnage et annonce, devant l'empereur et le public au complet, qu'il est désormais un véritable chrétien. On imagine difficilement cadre plus théâtral pour ce moment : un homme dont la profession entière consistait à convaincre un public que la fiction était réelle, soudain déterminé à soutenir l'inverse — que ce qui ressemblait à de la fiction venait de devenir la chose la plus vraie qu'il ait jamais dite.
Le refus, et son prix
Dioclétien, sans surprise, ne prend pas cette annonce pour un simple changement de script. Selon la tradition, Genès fut sommé de se rétracter, refusa, et fut exécuté pour cette foi nouvelle et rendue publique. La mise en scène théâtrale de son martyre — un artiste dont la plus grande et dernière performance fut aussi son acte le plus sincère — explique précisément pourquoi son histoire résonna si fort auprès des communautés particulières qui le revendiquèrent plus tard comme leur patron.
Ce que dit vraiment la recherche sur cette histoire
Il convient d'être direct ici, comme ce blog l'est pour d'autres saints dont les fondations historiques restent incertaines, tels saint Eustache ou saint Boniface de Tarse. La Catholic Encyclopedia note que les Actes conservés de Genès ne datent que du VIIe siècle — plusieurs siècles après les événements qu'ils prétendent décrire — et qualifie le récit de « très douteux ». Certains chercheurs vont plus loin, proposant que le Genès romain pourrait n'être qu'un doublet littéraire d'une légende de martyr orientale, celle de Gélasin d'Héliopolis, dont le récit suit un schéma étonnamment similaire, plutôt qu'une personne historique véritablement distincte. Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c'est que la dévotion à un martyr nommé Genès était réelle et organisée bien avant que ce doute savant n'existe comme question académique : une église lui fut dédiée à Rome dès le IVe siècle, et le pape Grégoire III la restaura en 741 — une histoire architecturale solide, à côté d'une légende qui peut-être, ou peut-être pas, décrit un homme réel.
Un saint patron bâti sur la logique de sa propre légende
Genès demeure aujourd'hui le saint patron des acteurs et des artistes de spectacle, fêté le 25 août — un patronage qui ne demande aucune explication une fois l'histoire connue, légendaire ou non. C'est une forme de sainteté parfaitement ajustée pour une figure dont toute la prétention à la sainteté repose sur ce moment où le jeu d'un acteur et sa foi véritable devinrent impossibles à distinguer, que cela se soit ou non produit exactement comme on le raconte depuis treize siècles.
Le théâtre et les débuts difficiles de sa relation avec le christianisme
Le décor de la légende de Genès reflète une tension réelle entre l'Église des premiers siècles et le spectacle public romain. Le théâtre romain de cette époque tournait souvent en ridicule les pratiques chrétiennes pour faire rire, et les acteurs eux-mêmes — aux côtés des gladiateurs, des prostituées et de quelques autres professions — se voyaient fréquemment refuser le baptême à moins de quitter entièrement leur métier, tant une grande partie du spectacle romain restait liée à des fêtes religieuses païennes ou, comme dans la légende elle-même, à une moquerie pure et simple de la foi chrétienne. Ce contexte est précisément ce qui donne à l'histoire de Genès toute sa force : elle imagine une conversion surgissant non pas malgré l'hostilité du théâtre envers le christianisme, mais depuis l'intérieur même d'une représentation conçue pour l'attaquer, transformant l'instrument de la moquerie en occasion d'une foi authentique.
Plus d'un Genès
Ajoutant à l'incertitude du récit, il existe aussi un saint Genès d'Arles bien distinct, un notaire romain martyrisé à peu près à la même époque pour avoir refusé de transcrire un édit impérial qu'il jugeait injuste — une figure séparée, avec sa propre fête et une tradition un peu plus solidement ancrée dans l'histoire. Les deux traditions de Genès furent parfois confondues ou fusionnées dans des récits médiévaux plus tardifs, ce qui ajoute encore une couche d'incertitude au jugement de « très douteux » que la Catholic Encyclopedia porte sur les Actes de l'acteur romain. Même les historiens les plus rigoureux des premiers siècles chrétiens, y compris les bollandistes — ce groupe de savants qui ont passé des siècles à examiner de manière critique la vie des saints pour les Acta Sanctorum — ont depuis longtemps signalé ce type de dédoublement comme un schéma courant parmi les récits de martyrs anciens, où la dévotion populaire devançait parfois largement la documentation fiable.
Pourquoi la légende a néanmoins perduré
Rien de cette prudence savante n'a empêché la dévotion à Genès de se répandre largement à travers l'Europe médiévale, en particulier au sein des communautés professionnelles mêmes auxquelles son histoire parle le plus directement. Des corporations d'acteurs et de comédiens, en France comme en Italie médiévales, l'adoptèrent comme patron, et les troupes invoquaient son nom avant les représentations, un peu à la manière dont d'autres corps de métier invoquaient les saints patrons de leur propre art. L'incertitude entourant le Genès historique n'a pas diminué cette dévotion, en partie parce que l'image centrale de l'histoire — un acteur dont la conversion jouée devient réelle au moment même où il la joue — parle à quelque chose que les comédiens reconnaissent depuis des siècles dans leur propre art : cette confusion étrange, parfois sérieuse, entre jouer un rôle et devenir, ne serait-ce que brièvement, le personnage que l'on incarne.






