Saint Isaac Jogues
D'Orléans à la Nouvelle-France
Isaac Jogues naît le 10 janvier 1607 à Orléans, en France, et entre jeune homme dans la Compagnie de Jésus, attiré par l'œuvre missionnaire grandissante de l'ordre jésuite outre-Atlantique. Il est envoyé en Nouvelle-France — le Canada colonial français — où des missionnaires jésuites œuvrent depuis des années à évangéliser les Hurons et d'autres nations autochtones, apprenant leurs langues et vivant de longues périodes au sein de leurs communautés. Jogues se révèle particulièrement apte à ce genre de vie missionnaire exigeante, vécue au plus près des peuples, passant des années chez les Hurons avant l'événement qui allait marquer le reste de sa vie.
I. Jogues, portrait de dévotion du XIXe siècle de saint Isaac Jogues, Archives de Montréal, artiste inconnu — domaine public.
Capturé, torturé, mutilé
En 1642, alors qu'il voyage avec un groupe comprenant des convertis hurons et des colons français, Jogues est capturé par un parti de guerre mohawk — les Mohawks étant l'une des nations de la Confédération iroquoise, alors en conflit avec les Hurons et leurs alliés français. Suit près d'une année de captivité marquée par des tortures répétées et délibérées. Parmi les blessures qui lui sont infligées, plusieurs de ses doigts sont coupés ou arrachés, y compris les deux pouces — une mutilation qui, que ses ravisseurs l'aient précisément voulu ainsi ou non, revêt une portée symbolique évidente pour un prêtre catholique, puisqu'elle le rend physiquement incapable de tenir l'hostie comme l'exigeait le rite de la messe. Il est pratiquement réduit en esclavage pour le reste de sa captivité, avant que des colons hollandais de la région, touchés par sa situation, n'aident à organiser son évasion et son retour vers l'Europe.
La réponse d'un pape à un prêtre mutilé
Jogues revient en France comme une petite célébrité — un prêtre ayant survécu à la captivité mohawk, revenu privé de la plupart de ses doigts. Selon le droit canonique de l'époque, un prêtre présentant une telle blessure aux mains était techniquement empêché de célébrer la messe, les rubriques supposant la capacité de tenir correctement l'hostie entre le pouce et l'index. Le cas de Jogues est porté devant le pape Urbain VIII, qui lui accorde une dispense personnelle pour célébrer la messe malgré ses blessures. On rapporte largement que le pape justifia sa décision en substance en disant qu'il serait honteux qu'un martyr du Christ soit empêché de boire le Sang du Christ — la formulation exacte varie quelque peu selon les sources qui la rapportent, mais le fond de la décision est bien attesté : Jogues fut autorisé à dire la messe, mains mutilées comprises.
Le choix du retour
Ce qui suit est l'épisode de l'histoire de Jogues qui arrête le plus souvent le lecteur. Plutôt que de s'installer dans une affectation plus sûre en France, il demande à repartir pour les missions d'Amérique du Nord, et en 1646, il regagne la région même, et finalement les communautés mohawks mêmes, où il avait été capturé et torturé. Ce n'est pas une décision naïve — Jogues sait exactement à quel risque il s'expose de nouveau. Il y va tout de même, reprenant le travail missionnaire auprès d'un peuple qui avait déjà failli le tuer une première fois.
Accusé d'une famine, tué d'un coup de tomahawk
La mission de retour ne dure pas. Lorsqu'une série de mauvaises récoltes et une épidémie frappent la communauté mohawk peu après son arrivée, certains y voient l'effet d'un sortilège, et les soupçons se portent sur Jogues et sur la présence de la mission. En octobre 1646, il est tué d'un coup de tomahawk à Ossernenon, un village mohawk situé près de l'actuelle Auriesville, dans l'État de New York. Il est canonisé en 1930 par le pape Pie XI, avec sept autres missionnaires jésuites tués sur le même terrain de mission, collectivement honorés comme les Martyrs nord-américains. Sa fête est célébrée le 19 octobre aux États-Unis et le 26 septembre au Canada, et il est vénéré, avec ses compagnons martyrs, comme patron du Canada. Le récit écrit de sa vie provient en grande partie des Relations des jésuites, rapports contemporains détaillés que les missionnaires jésuites envoyaient à leurs supérieurs — ce qui signifie que l'histoire de Jogues, contrairement à tant de martyres anciens, repose sur une base documentaire solide plutôt que sur une légende assemblée des générations plus tard.






