Saint Isaac Jogues
D'Orléans à la Nouvelle-France
Isaac Jogues naît le 10 janvier 1607 à Orléans, en France, dans une famille de marchands aisés, et se montre assez doué sur le plan scolaire pour que ses maîtres jésuites l'imaginent enseignant la littérature plutôt que vivant un jour dans une hutte d'écorce aux confins du monde connu. Il entre dans la Compagnie de Jésus à dix-sept ans, est ordonné prêtre en 1636, et embarque cette même année pour la Nouvelle-France — le Canada colonial français —, rejoignant une entreprise missionnaire encore jeune, difficile et dangereuse à tous points de vue.
I. Jogues, portrait de dévotion du XIXe siècle de saint Isaac Jogues, Archives de Montréal, artiste inconnu — domaine public.
Des missionnaires jésuites œuvrent alors depuis plusieurs années à évangéliser les Hurons et d'autres nations autochtones, apprenant leurs langues et vivant de longues périodes au sein de leurs communautés plutôt qu'à distance, dans les établissements français. Cette approche exigeait un réel talent linguistique et une endurance physique certaine : les missionnaires voyageaient en canot le long des Grands Lacs, hivernaient dans des villages hurons, et dépendaient entièrement de leurs hôtes pour la nourriture et la sécurité. Jogues se révèle particulièrement apte à ce genre de vie missionnaire exigeante, maîtrisant le huron assez bien pour y prêcher directement, et passant des années au sein des communautés huronnes avant l'événement qui allait marquer le reste de sa vie.
Dès 1641, Jogues avait poussé aussi loin vers l'ouest que le Sault-Sainte-Marie, à l'exutoire du lac Supérieur, ce qui fait de lui l'un des premiers Européens connus à avoir atteint un point aussi reculé de l'intérieur du continent nord-américain — un véritable exploit d'exploration, simple sous-produit de ses déplacements missionnaires. Les missions huronnes qu'il servait dépendaient d'une ligne de ravitaillement reliée à Québec, et c'est lors de l'un de ces voyages de réapprovisionnement, en 1642, qu'il fut capturé.
Capturé, torturé, mutilé
En 1642, alors qu'il voyage avec un groupe comprenant des convertis hurons et des colons français, Jogues est capturé par un parti de guerre mohawk — les Mohawks étant l'une des nations de la Confédération iroquoise, alors en conflit avec les Hurons et leurs alliés français pour le contrôle des routes commerciales et du territoire. Suit près d'une année de captivité marquée par des tortures répétées et délibérées, dont une bonne part infligée lors d'un accueil brutal — une sorte de bastonnade rituelle imposée aux captifs — que Jogues subit à plusieurs reprises en étant déplacé d'un village à l'autre. Parmi les blessures qui lui sont infligées, plusieurs de ses doigts sont coupés ou arrachés, y compris les deux pouces — une mutilation qui, que ses ravisseurs l'aient précisément voulu ainsi ou non, revêt une portée symbolique évidente pour un prêtre catholique, puisqu'elle le rend physiquement incapable de tenir l'hostie comme l'exigeait le rite de la messe.
Jogues ne fut pas torturé seul. Un jeune laïc voyageant avec lui, René Goupil, fut tué par leurs ravisseurs mohawks quelques semaines après leur capture, pour avoir fait le signe de croix sur un enfant — devenant ainsi, dans la mémoire ultérieure de l'Église, le premier des huit Martyrs nord-américains à mourir. Jogues lui-même fut pratiquement réduit en esclavage pour le reste de sa captivité d'environ un an, astreint à un travail pénible et maintenu en vie davantage comme objet d'une cruauté continue que comme prisonnier au statut reconnu, avant que des colons hollandais de la région, touchés par sa situation, n'aident à organiser son évasion et son retour vers l'Europe en 1643.
La réponse d'un pape à un prêtre mutilé
Jogues revient en France en 1644 comme une petite célébrité — un prêtre ayant survécu à la captivité mohawk, revenu privé de la plupart de ses doigts. La reine Anne d'Autriche aurait demandé à le rencontrer et aurait baisé ses mains mutilées par vénération, un geste qui répandit rapidement son histoire à travers la cour de France. Selon le droit canonique de l'époque, un prêtre présentant une telle blessure aux mains était techniquement empêché de célébrer la messe, les rubriques supposant la capacité de tenir correctement l'hostie entre le pouce et l'index.
Le cas de Jogues est porté devant le pape Urbain VIII, qui lui accorde une dispense personnelle pour célébrer la messe malgré ses blessures. On rapporte largement que le pape justifia sa décision en substance en disant qu'il serait honteux qu'un martyr du Christ soit empêché de boire le Sang du Christ — la formulation exacte varie quelque peu selon les sources qui la rapportent, mais le fond de la décision est bien attesté : Jogues fut autorisé à dire la messe, mains mutilées comprises, reconnaissance publique que ses blessures constituaient elles-mêmes une forme de témoignage.
Le choix du retour
Ce qui suit est l'épisode de l'histoire de Jogues qui arrête le plus souvent le lecteur. Plutôt que de s'installer dans une affectation plus sûre en France, il demande à ses supérieurs la permission de repartir pour les missions d'Amérique du Nord, et dès 1644, il est de retour au Canada. Sa première tâche y relève déjà d'une diplomatie remarquable : en 1646, il se rend à Ossernenon, le village mohawk même où il avait été captif, dans le cadre d'une délégation de paix entre Français et Mohawks, et la mission qu'il contribue à négocier cette année-là est surnommée de façon informelle « la Mission des Martyrs » — un nom qui se révélera plus prophétique que quiconque n'aurait pu l'imaginer.
Plus tard cette même année, il regagne une seconde fois les communautés mohawks, cette fois précisément pour y établir une mission permanente auprès du peuple même qui l'avait torturé. Ce n'est pas une décision naïve — Jogues sait exactement à quel risque il s'expose de nouveau, et il écrit à des amis avant son départ en des termes qui montrent qu'il s'attendait à ne peut-être pas revenir. Il y va tout de même, reprenant le travail missionnaire auprès d'un peuple qui avait déjà failli le tuer une première fois.
Accusé d'une famine, tué d'un coup de tomahawk
La mission de retour ne dure pas. Lorsqu'une série de mauvaises récoltes et une épidémie frappent la communauté mohawk peu après son arrivée, certains y voient l'effet d'un sortilège, désignant en particulier un coffret d'objets rituels que Jogues avait laissé lors d'une visite antérieure et que la rumeur transforma en source du malheur de la communauté. Les soupçons se portent sur Jogues et sur la présence de la mission, et le 18 octobre 1646, il est frappé d'un coup de tomahawk et tué à Ossernenon, un village mohawk situé près de l'actuelle Auriesville, dans l'État de New York ; un compagnon, Jean de Lalande, est tué le lendemain en tentant de récupérer son corps.
Il est canonisé en 1930 par le pape Pie XI, avec sept autres missionnaires jésuites et laïcs tués sur le même terrain de mission, collectivement honorés comme les Martyrs nord-américains. Sa fête est célébrée le 19 octobre aux États-Unis et le 26 septembre au Canada, et il est vénéré, avec ses compagnons martyrs, comme patron du Canada. Auriesville devint plus tard elle-même un lieu de pèlerinage, et se trouve aussi, des décennies après la mort de Jogues, près du lieu de naissance de sainte Kateri Tekakwitha, une femme mohawk qui deviendra la première Amérindienne canonisée sainte — une continuité discrète mais bien réelle entre le terrain de mission où Jogues mourut et la foi qui, contre toute attente soulevée par sa mort, finit par y prendre racine. Le récit écrit de sa vie provient en grande partie des Relations des jésuites, rapports contemporains détaillés que les missionnaires jésuites envoyaient à leurs supérieurs en France — ce qui signifie que l'histoire de Jogues, contrairement à tant de martyres anciens, repose sur une base documentaire solide plutôt que sur une légende assemblée des générations plus tard.






