Le pape Grégoire le Grand

Grégoire transforme le palais de sa propre famille en monastère, n'est élu pape qu'à contrecœur, et consacre son pontificat à deux tâches à la fois — réformer le fonctionnement de l'Église, et envoyer des missionnaires vers une île païenne que la plupart des Romains avaient déjà abandonnée à son sort.
Pope Gregory the Great
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Un palais devenu monastère

Les débuts de Grégoire ne laissaient guère présager qu'il finirait par diriger l'Église. Né vers 540 dans une riche famille patricienne romaine, il reçut une vaste éducation couvrant le droit, les Écritures et les écrits des Pères de l'Église, et fut nommé préfet de Rome vers l'âge de 30 ans — un poste civil prestigieux, admiré tant par ses concitoyens que par les autorités impériales. Tout changea après la mort de son père, lorsque Grégoire transforma le palais de sa propre famille, sur le mont Célius, en un monastère dédié à Saint-André, s'écartant de la fonction publique pour la vie religieuse.

Une peinture baroque d'un pape âgé en vêtements d'apparat or et rouge, avec une colombe planant à proximité et un chérubin tenant sa tiare papale.

Jacopo Vignali, « Saint Grégoire le Grand », vers 1630 — domaine public.

La Rome de Grégoire était une ville en déclin visible. Un siècle après la chute de l'Empire romain d'Occident, l'ancienne capitale impériale avait été réduite, par la guerre, la peste et des sièges répétés, à une fraction de sa population d'antan, ses aqueducs endommagés et ses anciennes institutions civiques en ruine. C'est dans ce contexte d'effondrement que Grégoire choisit d'abandonner une carrière publique confortable pour l'austérité de la vie monastique — écrivant plus tard que ces années passées comme simple moine avaient été les plus heureuses de sa vie, une affirmation qui rend d'autant plus frappant son retour ultérieur, réticent, à la vie publique.

Élu pape, à contrecœur

Après avoir servi comme représentant pontifical et fondé plusieurs monastères, Grégoire fut élu pape en 590 — une fonction qu'il accepta, selon la plupart des récits, avec une réticence bien réelle. Une fois en poste, il s'attela rapidement à devenir ce que les historiens considèrent comme l'architecte de la papauté médiévale, centralisant l'administration pontificale pour endiguer la corruption, fixant le calendrier des fêtes de l'Église, imposant le célibat du clergé, et renforçant plus généralement l'institution qu'il n'avait accepté de diriger qu'avec hésitation.

Grégoire prit ses fonctions en pleine crise humanitaire : Rome subissait des inondations, la famine et une épidémie de peste si sévère qu'elle emporta son prédécesseur, le pape Pélage II. Plutôt que de déléguer cette urgence, Grégoire organisa personnellement les secours, orientant les ressources de l'Église — grain, argent et les vastes possessions foncières connues sous le nom de Patrimoine de Saint-Pierre — vers l'alimentation des affamés, et négociant directement avec les envahisseurs lombards qui menaçaient la ville, à une époque où Rome ne pouvait plus compter sur une réelle protection militaire de l'empereur byzantin, trop lointain. On se souvient aussi de lui comme du premier pape à se désigner par le titre de « serviteur des serviteurs de Dieu » — un rejet délibéré des titres plus grandioses qu'avaient employés certains de ses prédécesseurs et rivaux, une formule que les papes suivants ont continué d'utiliser depuis.

Une mission vers une île païenne

Parmi les décisions les plus déterminantes de Grégoire en tant que pape, l'une visait bien au-delà de Rome : l'envoi d'une mission, plus tard appelée la mission grégorienne, conduite par Augustin de Cantorbéry — prieur de ce même monastère de Saint-André que Grégoire avait fondé — pour évangéliser les Anglo-Saxons païens de Grande-Bretagne. C'était un investissement délibéré, à longue distance, dans une région sans garantie de succès, et cela devint le fondement sur lequel se bâtit la conversion chrétienne de l'Angleterre.

Selon un récit bien connu, rapporté par Bède le Vénérable plus d'un siècle plus tard, l'intérêt de Grégoire pour l'Angleterre serait né des années avant qu'il ne devienne pape, lorsqu'il rencontra sur un marché aux esclaves de Rome de jeunes garçons blonds mis en vente et demanda d'où ils venaient. Apprenant qu'ils étaient Angles, Grégoire aurait répondu, dans un jeu de mots latin difficile à rendre pleinement en français, « Non Angli, sed angeli » — « non pas des Angles, mais des anges » — et aurait résolu qu'un tel peuple devait entendre l'Évangile. Que cet échange se soit produit exactement comme le rapporte Bède ou non, la mission elle-même fut bien réelle : Augustin et une quarantaine de moines débarquèrent dans le Kent en 597, convertirent le roi Æthelberht, et Augustin devint le premier archevêque de Cantorbéry, un siège qui demeure encore aujourd'hui, près de quinze siècles plus tard, le centre symbolique de l'Église d'Angleterre.

Le chant qui porte son nom

L'héritage de Grégoire s'étend aussi à la musique liturgique. La forme dominante du plain-chant occidental, standardisée à la fin du IXe siècle, en vint à être appelée chant grégorien en son honneur, et la tradition le crédite d'avoir compilé l'Antiphonaire, introduit de nouveaux styles dans la musique d'Église, et fondé la Schola Cantorum, la célèbre école de formation des chantres. Les chercheurs modernes restent divisés sur la part exacte que Grégoire aurait personnellement composée ou codifiée dans cette tradition qui porte son nom, puisque la notation musicale conservée date de plusieurs siècles après sa mort — mais l'attribution elle-même, répandue largement en quelques générations après son pontificat, montre la rapidité avec laquelle sa réputation de réformateur de la liturgie s'imposa dans toute l'Église d'Occident.

Un écrivain prolifique autant qu'un administrateur

Au-delà de ses réformes pratiques, Grégoire laissa une œuvre écrite considérable qui façonna la pensée chrétienne occidentale pendant des siècles. Sa Règle pastorale, rédigée peu après son accession à la papauté, devint le manuel de référence pour les évêques de toute l'Europe médiévale, traduite en vieil anglais par le roi Alfred le Grand et lecture obligatoire pour des générations de responsables d'Église. Ses Moralia in Job, un long commentaire du livre de Job commencé avant son pontificat, mêlait une interprétation scripturaire minutieuse à des conseils spirituels pratiques, dans un style qui influença l'enseignement monastique jusque tard dans le haut Moyen Âge. Aux côtés d'Ambroise, d'Augustin et de Jérôme, il compte parmi les quatre grands docteurs de l'Église — un pape réticent dont le nom finit attaché à la fois à une papauté réformée, à une percée missionnaire en Angleterre, à un corpus durable d'écrits pastoraux, et à une tradition musicale encore chantée aujourd'hui.

Trivia

Quelle était la carrière de Grégoire avant de devenir pape ?
Né vers 540 dans une riche famille patricienne romaine, il fut nommé préfet de Rome vers l'âge de 30 ans avant de se tourner vers la vie religieuse, transformant le palais de sa propre famille en monastère dédié à Saint-André après la mort de son père.
Grégoire voulait-il devenir pape ?
Il fut élu en 590 et, selon la plupart des récits, n'accepta ce rôle qu'avec réticence — une hésitation qui ne l'empêcha pas de devenir l'un des papes les plus déterminants de l'histoire de la papauté médiévale.
Quel est le lien de Grégoire avec le chant grégorien ?
La forme dominante du plain-chant occidental, standardisée à la fin du IXe siècle, lui fut attribuée et prit son nom — on le crédite d'avoir compilé l'Antiphonaire, introduit de nouveaux styles musicaux liturgiques, et fondé la Schola Cantorum, l'école de formation des chantres.
Quelle mission Grégoire est-il surtout connu pour avoir lancée ?
Il envoya Augustin de Cantorbéry dans ce que l'on appela la mission grégorienne, pour évangéliser les Anglo-Saxons païens de Grande-Bretagne — une mission qui posa les fondations de la conversion chrétienne de l'Angleterre.
De quoi le pape Grégoire le Grand est-il le saint patron, et quand est sa fête ?
Il est le patron des musiciens et des chanteurs, une reconnaissance pour avoir codifié et diffusé, dans toute l'Église d'Occident, le chant liturgique qui porte encore son nom, le chant grégorien. Sa fête est célébrée le 3 septembre.
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