Saint Louis Bertrand
Une vocation dominicaine à Valence
Louis Bertrand naît le 1er janvier 1526 à Valence, en Espagne, dans une famille apparentée, d'assez loin, au plus célèbre dominicain Vincent Ferrier, ce prédicateur du XIVe siècle dont la réputation de sainteté aurait bercé l'enfance du jeune Louis. Il entre dans l'ordre dominicain en 1544, à dix-neuf ans, prononçant ses vœux dans une communauté qui met un accent marqué sur l'étude et la prédication, les deux piliers de la vie dominicaine depuis la fondation de l'ordre par saint Dominique au XIIIe siècle. Avant ses années outre-mer, Bertrand passe près de deux décennies dans des fonctions assez classiques en Espagne — prédication, enseignement, et charge de maître des novices, chargé de former les membres les plus récents de l'ordre — se bâtissant la réputation d'un religieux sérieux et discipliné, bien avant d'envisager une quelconque mission à l'étranger. Il a déjà dépassé la trentaine, frère expérimenté plutôt que jeune idéaliste, quand ses supérieurs l'envoient sur le territoire colonial espagnol de la Nouvelle-Grenade, une région recouvrant une grande partie de l'actuelle Colombie et de ses environs.
Juan Zariñena, Vera efigie del Venerable Luis Beltrán, v. 1581-82, Museo Ibercaja Camón Aznar, Saragosse — domaine public.
Sept ans en Nouvelle-Grenade
Bertrand débarque en Amérique du Sud au début des années 1560 et y passe environ sept ans comme missionnaire, travaillant directement au sein des communautés autochtones de l'actuelle Colombie, du Panama et de certaines régions côtières des Caraïbes, avec des étapes sur des îles comme Santa Fe et Tubará. La tradition veut qu'il ait reçu une facilité proche du miracle pour se faire comprendre par-delà des barrières linguistiques qu'il n'avait pas pleinement maîtrisées — un récit de « don des langues » du genre raconté au sujet de plusieurs saints missionnaires de cette période, y compris, bien plus tôt, les apôtres au jour de la Pentecôte — à lire comme une tradition pieuse plutôt que comme une affirmation historique ou linguistique documentée. Ce qui est mieux attesté, et qui ne repose sur aucun récit miraculeux pour tenir debout, c'est que Bertrand se bâtit une solide réputation de prédicateur et convertit un grand nombre de personnes durant ses années sur le terrain, allant de village en village à pied à travers un territoire difficile et souvent mal cartographié, s'appuyant sur des guides locaux et les interprètes qu'il pouvait trouver en chemin.
Dénoncer les abus coloniaux
Le séjour de Bertrand en Nouvelle-Grenade coïncide avec des mauvais traitements largement répandus et bien documentés infligés aux peuples autochtones par les colons espagnols, et il se fait connaître précisément pour s'y être opposé — non pas comme un à-côté marginal de son travail missionnaire, mais comme une prise de position qui façonna sa réputation, aussi bien auprès des gens qu'il servait qu'auprès des autorités coloniales qu'il n'hésitait pas à critiquer. Cette partie de son histoire repose sur des bases plus solides que la légende linguistique : contemporains et biographes ultérieurs le décrivent tous comme un missionnaire qui prenait les abus subis par les peuples qu'il évangélisait assez au sérieux pour les dénoncer directement, à une époque où cela comportait un risque professionnel et personnel bien réel au sein de la hiérarchie coloniale de l'Église.
Rentrer chez soi, et y rester
En 1569, Bertrand rentre en Espagne et ne retourne jamais en Amérique du Sud. Il passe les douze années restantes de sa vie dans un travail dominicain nettement plus classique — maître des novices, puis prieur — formant de jeunes frères plutôt que de poursuivre un travail missionnaire aux frontières. Il meurt à Valence, sa ville natale, le 9 octobre 1581.
Le monde dans lequel travaillait Bertrand
La Nouvelle-Grenade des années 1560 demeure, à bien des égards, une frontière coloniale brute et instable — la conquête espagnole de la région ne s'était achevée que quelques décennies plus tôt, et le système de l'encomienda, par lequel les colons se voyaient octroyer le contrôle du travail des communautés autochtones, produisait déjà le genre d'abus documentés qui allaient finir par susciter les critiques soutenues de figures ecclésiastiques dans toute l'Amérique espagnole, la plus célèbre étant Bartolomé de las Casas, une génération avant l'arrivée de Bertrand lui-même. Bertrand s'inscrit dans ce même courant de réformateurs missionnaires pour qui l'évangélisation et la défense de la dignité fondamentale des peuples autochtones formaient des devoirs inséparables, et non deux projets distincts. Les autorités coloniales n'accueillaient pas toujours cette position avec bienveillance, et prêcher contre les abus du système même qui finançait et protégeait les missions exigeait une forme de ténacité que les biographes lui reconnaissent invariablement.
Canonisation et patronage
Le pape Clément X canonise Louis Bertrand en 1671, neuf décennies après sa mort. Il est vénéré aujourd'hui comme patron de la Colombie, en hommage aux années qu'il passa à évangéliser le territoire qui deviendrait ce pays, et, plus largement, comme patron des missionnaires. Sa fête est célébrée le 9 octobre, anniversaire de sa mort dans la ville même où sa vie religieuse avait commencé. On se souvient de lui aujourd'hui moins comme d'un faiseur de miracles, malgré les légendes attachées à sa prédication, que comme l'un d'une lignée de missionnaires du XVIe siècle — une génération qui compte aussi des figures comme saint Pierre Claver, qui poursuivit un travail semblable dans la même région une génération plus tard — dont l'engagement envers les peuples évangélisés survécut aux aspects les plus commodes du système colonial qu'ils servaient officiellement.






