Saint Albert le Grand
Le mugissement qui remplit le monde
L'histoire, transmise depuis des siècles, est assez simple à répéter et assez frappante pour rester en mémoire : Thomas d'Aquin, jeune étudiant dominicain, était grand, lent à parler, et si silencieux en classe que ses confrères le surnommèrent le « Bœuf muet ». Albert, qui l'enseignait, n'était pas de cet avis. Il aurait dit à la classe qu'elle se trompait complètement — que ce Bœuf muet finirait un jour par « mugir si fort que ses mugissements rempliraient le monde ». Aucun document contemporain conservé ne fixe cette phrase mot pour mot ; elle relève donc de la catégorie des paroles célèbres attribuées plutôt que d'une citation vérifiée. Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c'est la relation qui la sous-tend : Thomas d'Aquin étudia sous Albert d'abord à Paris, puis de nouveau à Cologne, et devint par la suite le théologien le plus influent de l'histoire de l'Église d'Occident. Quel que soit celui qui l'écrivit le premier, cette phrase s'est révélée l'une des prédictions les plus justes de l'histoire académique médiévale.
Petrus de Balliu, Saints Albertus Magnus and Thomas Aquinas, gravure, v. 1650, Rijksmuseum, Amsterdam — domaine public.
De Lauingen aux amphithéâtres de Paris
Albert naquit vers 1200 (certaines sources reculent cette date jusqu'en 1193, sans que ce soit fermement établi) à Lauingen, en Bavière, et entra dans l'ordre dominicain vers 1223 — un ordre de prédicateurs alors jeune et récemment fondé, qui bâtissait encore sa réputation de sérieux intellectuel. Il y progressa rapidement, enseignant à Paris, où il obtint le rang de maître en théologie en 1245, puis à Cologne. C'est dans ces deux villes que sa route croisa durablement celle de Thomas d'Aquin, d'abord comme maître et élève, puis comme deux des esprits les plus respectés de l'ordre dominicain, œuvrant dans la même tradition intellectuelle.
Un esprit encyclopédique
Ce qui distinguait Albert de la plupart de ses contemporains n'était pas une percée unique, mais l'étendue même de ce qu'il entreprit de maîtriser. Il rédigea des commentaires couvrant la quasi-totalité de l'œuvre conservée d'Aristote, et il écrivit en parallèle de longs traités sur la botanique, la zoologie, la minéralogie et l'astronomie — traitant le monde naturel comme quelque chose qui méritait d'être observé et décrit avec soin, non simplement théorisé depuis un fauteuil de bibliothèque. Ce projet d'intégration de la philosophie naturelle aristotélicienne à la théologie chrétienne ne resta pas confiné à ses propres écrits ; il posa une grande partie des fondations sur lesquelles son élève Thomas d'Aquin bâtirait plus tard la synthèse bien plus célèbre de la Somme théologique. Pendant quelques années au milieu de sa carrière, Albert délaissa les livres pour l'administration, exerçant comme évêque de Ratisbonne de 1260 à 1263, avant de démissionner pour retourner à l'enseignement et à l'écriture — là où, de toute évidence, il avait toujours voulu être.
Le magicien qui n'a jamais existé
L'engagement authentique et prudent d'Albert envers les sciences naturelles ouvrit une brèche que des auteurs plus tardifs exploitèrent avec joie. Après sa mort, un recueil de textes alchimiques et magiques connu sous le nom de « Secreta Alberti » — les Secrets d'Albert — commença à circuler sous son nom, empruntant sa réputation pour se donner un vernis d'autorité qu'il ne méritait pas par lui-même. Il faut être direct sur ce point : les écrits authentiques d'Albert traitent des sujets proto-scientifiques avec modestie et dans un cadre clairement théologique ; le « magicien Albert » du folklore tardif est une légende bâtie sur le nom d'un véritable savant, non une description de l'homme lui-même.
Doctor Universalis
Albert mourut à Cologne le 15 novembre 1280, et fut béatifié plus de trois siècles plus tard, en 1622, par le pape Grégoire XV. La reconnaissance pleine et entière vint encore plus tard : le pape Pie XI le canonisa et le proclama docteur de l'Église — avec le titre de Doctor Universalis, honorant l'étendue universelle de son savoir — le même jour, le 16 décembre 1931. Il vaut la peine de le préciser exactement, car ces deux jalons sont parfois confondus avec un tout autre pape, du quatre siècles plus tôt ; c'est bien Pie XI, et non Pie IX, qui prononça les deux déclarations à la fois. Sa fête est célébrée le 15 novembre, et en 1941, le pape Pie XII le nomma patron des savants naturalistes — un titre qui convient bien à un érudit ayant passé sa vie à soutenir que le monde créé méritait d'être étudié pour lui-même.






