Saint Grégoire de Narek
Un monastère sur les rives du lac de Van
Grégoire naît vers 951 près de Narek, monastère situé sur la rive sud-est du lac de Van, dans l'Arménie historique, région aujourd'hui située en Turquie orientale. Il entre en religion dès l'enfance, probablement à la suite d'un oncle déjà membre de la communauté, et passe pour ainsi dire toute sa vie dans cet unique monastère, qui fonctionnait comme un centre de savoir au sein de l'Église apostolique arménienne — une communauté déjà séparée de Rome et de Constantinople depuis le Ve siècle, à la suite de désaccords sur la manière de définir les natures divine et humaine du Christ. Grégoire est ordonné prêtre et enseigne à l'école du monastère, mais presque rien dans sa biographie conservée ne rappelle les carrières faites de voyages, de disputes et de charges officielles de la plupart des autres Docteurs de l'Église. Son importance repose presque entièrement sur ce qu'il a écrit.
Enlumineur arménien anonyme, portrait de Grigor Narekatsi tiré du manuscrit 1568 du Matenadaran, enluminé en 1173 — domaine public (Wikimedia Commons).
L'Arménie occupe une place véritablement singulière dans l'histoire chrétienne : la tradition, comme la plupart de l'érudition moderne, s'accorde à dire qu'elle fut le premier royaume au monde à adopter le christianisme comme religion officielle, au début du IVe siècle, des décennies avant que la propre conversion de Constantin ne transforme le rapport de l'Empire romain à la foi. Du vivant même de Grégoire, au Xe siècle, le christianisme arménien avait développé une tradition littéraire et théologique riche et bien à lui, doté de son propre alphabet — créé spécifiquement pour traduire l'Écriture — de son propre rite liturgique, et de siècles de commentaires bibliques et d'hymnographie accumulés, dont Grégoire hérita et dont il se nourrit tout au long de son œuvre.
Le Livre des Lamentations
L'œuvre majeure de Grégoire, généralement connue sous le nom de Livre des Lamentations ou simplement Narek, est un cycle de 95 prières composées vers la fin de sa vie, dans une voix qui oscille entre la confession angoissée du péché personnel et une louange expansive, presque extatique, de Dieu. Il devint, et demeure, l'un des textes centraux de la littérature dévotionnelle arménienne — copié, enluminé et lu dans les églises et les foyers arméniens depuis près de mille ans, au point que, dans la tradition populaire arménienne, l'ouvrage lui-même fut parfois considéré comme doté d'un pouvoir protecteur lorsqu'on le gardait dans une maison. Comme si peu de détails biographiques sur Grégoire nous sont parvenus avec certitude, c'est le Livre des Lamentations, plus que toute source extérieure, qui a porté sa réputation à travers les siècles.
Ce qui distingue les prières de Grégoire d'une grande partie des autres écrits dévotionnels médiévaux, c'est leur intimité étonnamment brute et personnelle. Plutôt que d'écrire dans la voix formelle et communautaire habituelle à une grande partie de la poésie liturgique, Grégoire s'adresse directement à Dieu à la première personne, confessant sa propre faiblesse et son indignité en des termes d'une intensité personnelle frappante, avant de se tourner, souvent au sein de la même prière, vers des élans d'espérance ardents en la miséricorde de Dieu. La tradition arménienne décrit souvent l'ouvrage comme écrit « du fond du cœur », une expression qui s'est imposée précisément parce que des lecteurs à travers mille ans, dans des circonstances radicalement différentes, n'ont cessé d'y retrouver le reflet de leurs propres luttes — l'une des raisons pour lesquelles il est devenu, et demeure, moins un texte étudié par les seuls savants ou clercs qu'un compagnon de dévotion porté au fil de la vie quotidienne.
Premier Docteur venu de l'extérieur de la communion romaine
Le 12 avril 2015, le pape François déclare Grégoire Docteur de l'Église, un geste qui rompt nettement avec la tradition : jusque-là, cet honneur n'était jamais allé qu'à des figures ayant vécu et étant mortes au sein d'Églises en pleine communion avec la papauté. Grégoire appartenait à l'Église apostolique arménienne, séparée de Rome comme de l'Église byzantine des siècles avant même sa naissance, à la suite de la formule christologique adoptée au concile de Chalcédoine en 451. Sa proclamation n'annula pas cette séparation historique et ne prétendit pas faire de Grégoire, dans sa propre vie, ce qu'il n'avait pas été ; elle reconnut, du côté catholique, la profondeur de son œuvre théologique et spirituelle comme quelque chose que l'Église tout entière pouvait officiellement honorer à titre de maître, par-delà la fracture institutionnelle.
Un moine désormais honoré dans le monde entier
Grégoire meurt vers 1003, après avoir passé toute sa vie connue au sein d'une seule communauté monastique, au bord d'un lac qui se trouve aujourd'hui dans un pays différent de celui dont son monastère faisait alors partie. Sa proclamation de 2015 intervient près de 900 ans après sa mort, à un moment où le pape François cherchait activement un réchauffement des relations avec l'Église apostolique arménienne ; il se rendit d'ailleurs en Arménie l'année suivante, en 2016. L'annonce originale de François portait aussi un poids politique indéniable, puisqu'elle intervint durant l'année du centenaire du génocide arménien, et les propos du pape décrivant ces événements attirèrent explicitement une attention internationale renouvelée sur cette histoire comme sur la tradition chrétienne arménienne plus large que Grégoire représente.
L'Église arménienne garde sa mémoire dans son propre calendrier liturgique, et en 2021, l'Église catholique romaine a ajouté pour lui une mémoire facultative au calendrier romain général, le 27 février — un moine discret du lac de Van désormais honoré, dans deux calendriers d'Église distincts, comme un maître pour l'ensemble du christianisme. Son cas demeure véritablement singulier parmi la trentaine de Docteurs de l'Église : presque tous les autres ont laissé des traités, des sermons ou une théologie systématique destinés à instruire leurs coreligionnaires ou à défendre la doctrine face à des rivaux, tandis que le titre de Grégoire repose entièrement sur une seule œuvre soutenue de prière personnelle — preuve, dans le propre jugement de l'Église, qu'un enseignement théologique profond n'a pas besoin de se présenter sous la forme d'une argumentation.






