Sainte Marguerite d'Youville
Un mariage difficile et un veuvage précoce
Marie-Marguerite Dufrost de Lajemmerais naît le 15 octobre 1701 à Varennes, dans la colonie de Nouvelle-France, sur le territoire de l'actuel Québec. En 1722, elle épouse François d'Youville, et le mariage qui s'ensuit n'est pas heureux. Les récits historiques décrivent un François souvent absent, mêlé à un commerce illégal d'alcool auprès des communautés autochtones — une activité à la fois contraire au droit colonial et directement nuisible aux populations qu'elle visait. Le couple a six enfants ; quatre meurent en bas âge, un tribut douloureux mais courant à l'époque. François lui-même meurt en 1730, laissant Marguerite veuve à 29 ans, chargée de dettes importantes contractées par ses affaires et responsable des deux enfants qui ont survécu.
James Duncan, Portrait de Marguerite d'Youville, huile sur toile, XIXe siècle (entre 1825 et 1881) — domaine public.
Pour la plupart des femmes dans sa situation, cette combinaison — veuvage précoce, dettes, deuil — aurait signifié un rétrécissement des possibilités, non leur élargissement. Marguerite choisit l'inverse.
Une insulte devenue un nom
En 1737, Marguerite et plusieurs compagnes s'engagent délibérément dans une vie organisée de charité, prenant soin des pauvres et des malades de Montréal. L'accueil que leur réservent leurs voisins n'est pas celui que l'on pourrait attendre pour des femmes se lançant dans une vie de service : des rumeurs locales, injustes et sans fondement réel, accusent le groupe d'ivrognerie, et des moqueurs se mettent à les appeler « les grises » — une expression française qui, par un jeu de mots appuyé, pouvait tout autant évoquer l'ivresse que désigner littéralement « les femmes grises ». C'était voulu comme une injure. Plutôt que de combattre ce nom ou de le laisser s'effacer discrètement, la communauté de Marguerite finit par se l'approprier, devenant dès lors les Sœurs grises — les Sœurs de la Charité de Montréal. C'est un petit épisode de l'histoire institutionnelle véritablement touchant : tout un ordre religieux portant encore aujourd'hui le nom dont ses fondatrices furent d'abord la cible.
Un dicton populaire circulait par la suite parmi les pauvres de Montréal — qu'il fallait aller voir les Sœurs grises, car elles ne refusaient jamais de servir. Il convient d'être précis sur ce qu'est réellement cette formule : un proverbe populaire sur la communauté et sa réputation, non une citation vérifiée de Marguerite d'Youville elle-même. Aucune phrase à la première personne, tirée de ses propres écrits, n'a pu être vérifiée avec certitude par rapport à une source nommée et contrôlable pour cet article ; sa voix est donc ici décrite à travers ses actes et les institutions qu'elle a bâties, plutôt qu'à travers des citations inventées ou invérifiables.
Sauver un hôpital en faillite
La mesure la plus claire de ce qu'accomplit la communauté de d'Youville survient en 1747, quand elle et ses sœurs reprennent l'administration de l'Hôpital général de Montréal. L'établissement se trouve alors dans un état réellement critique — quasiment en faillite, mal entretenu, peinant tout simplement à fonctionner. Sous la gestion des Sœurs grises, il retrouve sa solvabilité et devient une institution stable, servant les malades et les pauvres de la colonie pendant des générations. C'est le genre d'accomplissement facile à énoncer en une phrase et facile à sous-estimer : reprendre un hôpital en faillite et le faire fonctionner, dans une petite ville coloniale aux ressources limitées, avec une communauté religieuse qui n'était, dix ans plus tôt, qu'une poignée de femmes raillées par leurs propres voisins.
Canonisation, et un titre reçu d'un pape
La cause de canonisation de d'Youville avance sous une succession de papes. Elle est déclarée vénérable sous Pie XII, puis béatifiée le 3 mai 1959 par le pape Jean XXIII, qui lui donne à cette occasion le titre de « Mère de la Charité universelle » — un résumé fidèle d'une vie passée à porter secours à quiconque en avait besoin, en dépit des moqueries qui avaient accueilli ses premiers efforts. Elle est canonisée le 9 décembre 1990 par le pape Jean-Paul II, devenant la première sainte réellement née sur le sol canadien — une distinction qu'il convient d'énoncer précisément aux côtés de celle de sainte Marguerite Bourgeoys, canonisée huit ans plus tôt, première sainte catholique canadienne de sexe féminin, mais née en France avant d'émigrer en Nouvelle-France à l'âge adulte. Ce sont deux « premières » canadiennes véritablement notables, et elles ne recouvrent pas le même titre.
D'Youville est une figure du XVIIIe siècle solidement documentée — sa vie s'appuie sur des archives institutionnelles et hospitalières plutôt que sur une légende tardive, ce qui la distingue de nombreux saints antérieurs dont la biographie repose largement sur une hagiographie écrite bien après les faits. Sa fête est célébrée le 16 octobre au Canada, et le 23 décembre, date de sa mort, dans certains autres calendriers. Aucun patronage universel fermement codifié ne s'attache à son nom, mais elle est parfois invoquée de manière informelle, tout naturellement au regard de sa propre histoire, en faveur des pauvres, des veuves et de quiconque traverse de graves difficultés financières après un deuil. Pour en savoir plus sur la manière dont l'Église a reconnu les femmes qui ont bâti des institutions charitables durables à partir de presque rien, voir le Répertoire des saints patrons.






