Saint Anselme de Cantorbéry
D'Aoste à un monastère normand
Anselme naît vers 1033 à Aoste, ville nichée dans les contreforts alpins de ce qui est aujourd'hui le nord de l'Italie, alors rattachée au royaume de Bourgogne. Après une jeunesse agitée et des années de voyage à travers la France, il entre en 1060 à l'abbaye bénédictine du Bec, en Normandie, attiré par la réputation de son prieur, le théologien Lanfranc. Anselme s'élève rapidement au sein de la communauté, devenant lui-même prieur après le départ de Lanfranc, puis abbé. C'est durant ces années passées au Bec qu'il écrit ses premières œuvres, déjà d'une grande ambition philosophique, développant une méthode qui consiste à examiner les questions théologiques par un raisonnement patient et rigoureux plutôt qu'en s'appuyant d'abord sur la citation et l'autorité — une méthode qui allait définir le style scolastique naissant des siècles suivants.
Verrier anglais anonyme, Saint Anselme de Cantorbéry, vitrail, dernier quart du XIXe siècle — domaine public.
Un argument bâti sur une seule définition
L'écrit le plus célèbre d'Anselme, le Proslogion, tente quelque chose d'inhabituel : prouver l'existence de Dieu par la seule raison, sans en appeler ni à l'Écriture ni au monde créé comme preuve. Il propose de définir Dieu comme « ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand », et soutient qu'un tel être doit exister dans la réalité objective, et non pas seulement comme une idée dans l'esprit de quelqu'un, puisqu'un être qui existe réellement est plus grand qu'un être qui n'existe que comme concept. Ce raisonnement, connu aujourd'hui sous le nom d'argument ontologique, a été disséqué, défendu et remis au goût du jour sans interruption par les philosophes depuis le siècle même d'Anselme — un moine contemporain nommé Gaunilon lui opposa très tôt une objection, à laquelle Anselme répondit directement. Peu d'arguments médiévaux ont connu une postérité aussi durable dans des départements de philosophie qui n'ont pourtant plus grand-chose à voir avec l'Église médiévale.
Archevêque face à deux rois
En 1093, Anselme devient archevêque de Cantorbéry, héritant de la plus haute charge ecclésiastique d'Angleterre à un moment politiquement périlleux. Il entre à plusieurs reprises en conflit avec le roi Guillaume II, puis avec le roi Henri Ier, principalement au sujet de l'investiture laïque — la pratique par laquelle les rois nommaient et installaient eux-mêmes les évêques, un droit qu'Anselme jugeait devoir revenir à l'Église, non à la couronne. Ce conflit le pousse deux fois à l'exil hors d'Angleterre, pour un total de plusieurs années passées à œuvrer depuis le continent plutôt que depuis sa propre cathédrale, avant qu'un compromis sur l'investiture ne soit enfin trouvé avec Henri Ier en 1107. C'était une position réellement périlleuse à défendre — soutenir que l'autorité d'un roi sur l'Église avait des limites bien réelles — et Anselme la défendit tout de même, au prix réel de sa propre carrière et de son propre confort.
Docteur de l'Église, six siècles plus tard
Anselme meurt à Cantorbéry en 1109. Le pape Clément XI le déclare Docteur de l'Église en 1720, plus de six cents ans plus tard, l'honorant comme l'un des fondateurs de la méthode scolastique — cette approche disciplinée et raisonnée de la théologie que des penseurs postérieurs comme saint Albert le Grand et son élève Thomas d'Aquin allaient ériger en grands systèmes théologiques du haut Moyen Âge. Sa fête est célébrée le 21 avril, et on se souvient de lui aujourd'hui autant pour une formule tenace, « la foi en quête d'intelligence », que pour tel ou tel argument achevé — la description de toute une manière de faire de la théologie, qui continue de façonner la réflexion de l'Église sur le rapport entre la foi et la raison.






