La cathédrale de Chartres
Reconstruite dans l'urgence, et tant mieux
La plupart des grandes cathédrales gothiques d'Europe se sont développées lentement, assemblées au fil des siècles par des générations successives de bâtisseurs travaillant dans des styles changeants. Chartres fait exception. En 1194, un incendie catastrophique ravagea l'église romane antérieure sur ce site, détruisant presque tout, hormis la façade occidentale et la crypte. Selon la tradition, la relique la plus précieuse de la cathédrale survécut au sinistre — un signe, pour les habitants de Chartres, qu'il fallait la rebâtir immédiatement et avec magnificence. Le résultat, achevé en un quart de siècle environ, constitue un cas rare de cathédrale gothique élevée en grande partie comme une vision unique et cohérente, plutôt que comme un assemblage d'époques différentes — ce qui explique en partie pourquoi les historiens de l'architecture considèrent encore Chartres comme un sommet du style gothique.
Pierre Emile Joseph Pecarrere, statues du portail royal de la cathedrale de Chartres, 1850-1852 - domaine public CC0.
Le voile qui sauva une ville
Le trésor central de Chartres est la Sancta Camisa, une pièce d'étoffe ancienne vénérée comme le voile porté par la Vierge Marie, traditionnellement associée à l'Annonciation ou à la naissance du Christ. La tradition rapporte qu'elle serait arrivée à Chartres en 876, offerte par le roi franc de l'Ouest Charles le Chauve, dont le grand-père Charlemagne l'aurait reçue auparavant en cadeau de l'impératrice byzantine Irène. Sa réputation de relique protectrice remonte à 911, lorsque Chartres fut assiégée par des raiders vikings menés par Rollon ; l'évêque aurait exposé le voile depuis les remparts de la ville, et les assaillants se seraient retirés. Que le siège se soit rompu grâce à la relique, à une trêve négociée ou au simple hasard est impossible à établir avec certitude à cette distance historique — mais l'histoire a consolidé la réputation du voile et attiré des pèlerins à Chartres pendant le millénaire suivant, une dévotion qui s'est poursuivie parallèlement à la reconstruction gothique après 1194, et a contribué à la financer.
Un bleu que nul n'a égalé depuis
Parmi les quelque 176 vitraux que compte Chartres, datant pour la plupart du XIIIe siècle, une couleur est devenue presque synonyme de l'édifice lui-même : un bleu profond et saturé, employé dans tous les vitraux, en particulier dans les figures de la Vierge Marie, que verriers et chimistes étudient depuis des générations sans avoir jamais réussi à en reproduire pleinement la luminosité exacte. Le « bleu de Chartres » est souvent cité comme la preuve de techniques verrières médiévales perdues, bien que la vérité soit sans doute plus prosaïque — une combinaison d'impuretés minérales précises, d'épaisseur du verre et de siècles d'altération qui se sont trouvés converger d'une manière que les artisans ultérieurs n'ont simplement pas reproduite, par accident ou par volonté. Quelle que soit l'explication, les vitraux demeurent remarquablement intacts pour leur âge, ayant survécu à la fois aux conflits religieux et, notamment, à deux guerres mondiales — le verre fut démonté et caché pièce par pièce lors des deux occupations allemandes du XXe siècle, puis soigneusement réinstallé.
Marcher, pas seulement regarder
Inscrit dans le dallage de pierre de la nef se trouve le labyrinthe de Chartres, un grand motif circulaire datant du début du XIIIe siècle, l'un des exemples les mieux conservés d'un dessin qui apparut dans plusieurs cathédrales gothiques françaises de l'époque. À la différence d'un dédale, un labyrinthe possède un chemin unique, sinueux mais sans embranchement, de l'entrée jusqu'au centre, destiné à être parcouru plutôt que résolu. Les pèlerins médiévaux s'en servaient comme d'un exercice dévotionnel — certaines traditions le décrivent comme un pèlerinage symbolique de substitution vers Jérusalem pour ceux qui ne pouvaient entreprendre le voyage réel — et les visiteurs le parcourent encore aujourd'hui, en particulier le vendredi, lorsque la cathédrale retire les chaises qui le recouvrent précisément à cette fin.
Un modèle qui a façonné toute une génération de bâtisseurs
Chartres n'a pas seulement impressionné les visiteurs médiévaux — elle a changé leur manière de bâtir. Ses innovations dans la conception des arcs-boutants permirent aux murs de porter un remplage plus fin et bien plus de verre que ne le pouvaient les églises romanes antérieures, laissant la lumière inonder l'intérieur d'une façon qui allait devenir la caractéristique déterminante du style gothique. Architectes et maçons de toute la France et au-delà étudièrent ses méthodes, et des éléments de son plan se retrouvent en écho dans les cathédrales bâties dans son sillage, de Reims à Amiens. Les historiens de l'art estiment aussi hautement la sculpture de ses trois grands portails, en particulier le Portail royal de la façade occidentale, qui survécut intact à l'incendie de 1194 et conserve certaines des plus belles sculptures figuratives subsistant du milieu du XIIe siècle — un rare lien direct avec l'église qui se dressait avant la reconstruction gothique.
Chartres demeure une cathédrale paroissiale active, et non un simple monument, tout comme Notre-Dame de Paris plus au nord — un édifice dont les vitraux, la relique et le dallage usé servent encore, huit siècles plus tard, le dessein pour lequel ils furent bâtis.





