Le songe de la statue de Nabuchodonosor
Un roi qui ne voulait pas dire ce qu'il avait vu
Le roi Nabuchodonosor de Babylone fit un songe qui le troubla si profondément que « le sommeil le quitta » (Daniel 2,1). Il convoqua toute sa cour de magiciens, enchanteurs, sorciers et Chaldéens et exigea qu'ils lui disent ce qu'il avait rêvé — non simplement interpréter un songe qu'il décrirait, mais reconstituer le songe lui-même à partir de rien. Quand les sages, raisonnablement, lui demandèrent de d'abord leur raconter le songe afin de pouvoir l'interpréter, Nabuchodonosor refusa et les menaça : « si vous ne me faites pas connaître le songe et son interprétation, on vous mettra en pièces et vos maisons seront changées en bourbier » (2,5). Sa logique était sévère mais pas déraisonnable en ses propres termes — si ces hommes pouvaient vraiment deviner des choses cachées, ils devraient sûrement pouvoir deviner le songe lui-même.
Enlumineur inconnu, Le songe de la statue de Nabuchodonosor, miniature de manuscrit du XVe siècle — domaine public.
Aucun d'eux ne le put. Ils protestèrent que personne sur terre ne pouvait faire ce que le roi demandait, et Nabuchodonosor, furieux, ordonna l'exécution de tous les sages de Babylone — un décret qui mit Daniel et ses compagnons, comptés parmi les sages de la cour malgré leur statut d'exilés juifs, en danger mortel sans qu'ils y soient pour rien.
Daniel demande du temps, et prie
Plutôt que de paniquer, Daniel demanda un délai au roi puis rassembla ses compagnons Ananias, Misaël et Azarias — les trois mêmes qui survivraient plus tard à la fournaise ardente — pour prier ensemble miséricorde et compréhension. Cette nuit-là, « le mystère fut révélé à Daniel dans une vision nocturne » (2,19), et Daniel répondit d'abord non par le soulagement pour lui-même mais par la louange : « Que soit le Nom de Dieu béni de siècle en siècle, car à lui la sagesse et la force » (2,20).
La statue, décrite exactement
Amené devant le roi, Daniel rend d'abord clair qu'aucun sage, enchanteur ou devin n'aurait pu faire ce qui était demandé — seulement « il y a un Dieu dans le ciel, qui révèle les mystères » (2,28) — avant de décrire le songe en entier : « une statue, une grande statue, extrêmement brillante, se dressait devant toi, terrible à voir. Cette statue, sa tête était d'or fin, sa poitrine et ses bras étaient d'argent, son ventre et ses cuisses de bronze, ses jambes de fer, ses pieds partie fer et partie argile » (2,31-33).
Vient ensuite le point culminant du songe : « une pierre se détacha, sans que main l'eût touchée, et vint frapper la statue, ses pieds de fer et d'argile, et les brisa. Alors se brisèrent, tout à la fois, fer et argile, bronze, argent et or, devenus semblables à la bale sur l'aire en été ; le vent les emporta sans laisser de traces. Et la pierre qui avait frappé la statue devint une grande montagne qui remplit toute la terre » (2,34-35).
Ce que signifiait la statue
L'interprétation de Daniel lit la statue comme une succession de royaumes. Nabuchodonosor lui-même, et l'empire babylonien, est la tête d'or — « C'est toi, ô roi, roi des rois... la tête d'or, c'est toi » (2,37-38). Après Babylone viendrait un royaume moindre (argent), puis un troisième (bronze) qui gouvernerait toute la terre, puis un quatrième (fer) assez fort pour tout écraser, mais finissant divisé et fragile, « partie terre cuite et partie fer », un royaume qui ne tiendrait pas ensemble, « de même que le fer ne se mêle pas à l'argile » (2,41-43).
Daniel livre alors le vrai point de la vision : « Au temps de ces rois, le Dieu du Ciel dressera un royaume qui jamais ne sera détruit, et ce royaume ne passera pas à un autre peuple. Il écrasera et anéantira tous ces royaumes, et lui-même subsistera à jamais » (2,44). C'est la pierre — un royaume non bâti par des mains humaines, survivant et surpassant tout empire venu avant lui.
Lecture catholique : un royaume non fait de main d'homme
La pierre qui se détache « sans que main l'eût touchée » a été lue par les interprètes chrétiens depuis les Pères de l'Église comme une image prophétique saisissante du Christ et de son royaume — établi sans puissance humaine ni manœuvre politique, petit et peu remarquable selon les standards du monde à son origine, mais finissant par grandir pour remplir toute la terre et survivre à tout empire bâti par la force humaine. Nabuchodonosor lui-même, entendant l'interprétation, se prosterna devant Daniel et reconnut : « En vérité votre dieu est le Dieu des dieux et le maître des rois, le révélateur des mystères » (2,47) — une concession remarquable de la part du souverain de l'empire le plus puissant de la terre à cette époque.
L'épisode renforce aussi un thème qui traverse tout le livre de Daniel : le pouvoir mondain, aussi vaste soit-il et aussi brillamment qu'il puisse scintiller comme l'or à ses débuts, est temporaire par nature même, tandis que ce que Dieu établit demeure.
Pour aller plus loin : voir Shadrak, Méshak et Abed-Nego dans la fournaise ardente pour ce qui arrive aux compagnons de Daniel sous ce même roi, et le festin de Balthazar — l'écriture sur le mur pour la chute de Babylone que cette vision anticipe.





