Daniel dans la fosse aux lions
Un vieil homme qui avait déjà survécu à trois rois
Au moment où se déroule ce récit, Daniel n'était pas un nouveau venu naïf dans les intrigues de cour — il avait déjà servi sous Nabuchodonosor puis Balthazar de Babylone avant que Darius le Mède ne prenne le pouvoir, des décennies passées à survivre aux intrigues du palais, à l'exil, et à la chute d'un empire. Ce long parcours explique pourquoi les autres fonctionnaires se sentaient si menacés par lui : Daniel n'était pas un étranger cherchant une influence qu'il n'aurait pas méritée. Il avait fait ses preuves, encore et encore, sous plusieurs règnes successifs — ce qui explique précisément pourquoi Darius envisageait, semble-t-il, de le placer à la tête du royaume tout entier (Daniel 6,3, Bible de Jérusalem), et pourquoi les hommes placés sous lui, face à la perspective d'être tous surclassés par un vieil exilé étranger, cherchèrent n'importe quel moyen d'empêcher cela.
Briton Riviere, « La reponse de Daniel au roi », 1890, Manchester Art Gallery. Domaine public.
Un piège construit entièrement sur la vertu d'un homme
La plupart des récits de persécution dans l'Écriture mettent en scène quelqu'un puni pour une faute réelle, exagérée hors de proportion. L'histoire de Daniel est plus étrange que cela. Lorsque le roi Darius réorganisa son empire babylonien en un système de satrapies, Daniel — devenu un vieil homme qui avait servi trois rois et survécu à l'exil — s'était élevé si haut dans la nouvelle administration que Darius songeait, dit-on, à le placer à la tête du royaume tout entier. Les autres hauts fonctionnaires cherchèrent alors n'importe quoi à lui reprocher. Ils ne trouvèrent rien. L'Écriture le dit sans détour : ils ne purent l'accuser d'aucune malversation « tant il était fidèle » (Daniel 6,5, Bible de Jérusalem). Faute de trouver un crime, ils en fabriquèrent un que seul Daniel commettrait.
Une loi qui ne visait qu'un seul homme
Le stratagème imaginé par ces fonctionnaires était presque élégant dans sa cruauté. Ils convainquirent Darius de signer un décret de trente jours rendant illégale toute prière adressée à un dieu ou à un homme autre que le roi lui-même, sous peine d'être jeté dans la fosse aux lions (Daniel 6,7-9, Bible de Jérusalem). Il est facile de ne pas mesurer à quel point cette loi était étroite — ce n'était pas une répression générale de la religion, et Darius la signa sans doute en y voyant surtout un serment de fidélité flatteur venu de sa cour. Les fonctionnaires, eux, savaient exactement qui elle allait piéger : un exilé juif fervent qui priait trois fois par jour, chaque jour, sans exception.
Des fenêtres toujours ouvertes vers Jérusalem
Ce que fait Daniel ensuite est le pivot de tout le récit, et on risque de le lire trop vite. Il ne prie pas en secret une fois le décret signé. Il n'attend pas patiemment la fin des trente jours. Il monte dans sa maison « et trois fois par jour il se mettait à genoux, priant et confessant Dieu », exactement « ainsi qu'il avait toujours fait » (Daniel 6,11, Bible de Jérusalem). Le détail des fenêtres ouvertes vers Jérusalem compte — ce n'est pas un homme surpris en prière par accident. C'est un homme qui refuse qu'une loi change une habitude vieille de plusieurs décennies, et qui semble même vouloir être vu.
Un roi qui tenta tout, sauf braver son propre décret
Les fonctionnaires surprennent Daniel en prière presque aussitôt et portent la nouvelle à Darius, qui — il faut le reconnaître — n'en est pas satisfait. L'Écriture dit que le roi « éprouva une grande douleur et résolut de sauver Daniel » et que « jusqu'au coucher du soleil, il s'ingénia à lui trouver une échappatoire » (Daniel 6,15, Bible de Jérusalem). Ce détail complique la figure du méchant dans cette histoire : Darius ne traque pas Daniel, il est prisonnier de sa propre bureaucratie. Selon la loi des Mèdes et des Perses, un décret royal — même celui du roi — ne pouvait être révoqué une fois signé. Au soir, Darius n'a plus d'échappatoire, et Daniel est scellé dans la fosse sous une pierre marquée du sceau royal.
Une nuit sans sommeil, et un matin sans accusation
Darius passe la nuit à jeûner, refusant ses divertissements habituels, et au petit jour il court — et non marche — jusqu'à la fosse, criant d'une voix angoissée : « Daniel, serviteur du Dieu vivant, ce Dieu que tu sers avec persévérance a-t-il pu te faire échapper aux lions ? » (Daniel 6,21, Bible de Jérusalem). La réponse de Daniel, depuis l'intérieur de la fosse, est calme et précise : « Mon Dieu a envoyé son ange, il a fermé la gueule des lions et ils ne m'ont pas fait de mal, parce que j'ai été trouvé innocent devant lui » (Daniel 6,23, Bible de Jérusalem). Il présente son salut non comme un hasard ou une simple indifférence des lions, mais comme un acte direct de protection divine lié à sa propre innocence — une affirmation que Darius prend assez au sérieux pour renverser complètement la situation, en faisant jeter les accusateurs dans la même fosse à la place de Daniel. L'Écriture n'adoucit pas ce qui suit : les lions, visiblement redevenus des prédateurs parfaitement capables, tuent les accusateurs et leurs familles avant même qu'ils n'aient touché le fond de la fosse (Daniel 6,25, Bible de Jérusalem) — un rappel saisissant que l'ange qui avait fermé la gueule des lions avait agi spécifiquement pour Daniel, et non parce que les bêtes elles-mêmes seraient devenues inoffensives.
Un décret qui répond à celui qui avait tout déclenché
Darius ne s'arrête pas à la punition des accusateurs. Il publie son propre décret à tous les peuples et nations de son royaume, ordonnant que chacun tremble et révère le Dieu de Daniel, le décrivant comme le Dieu vivant, subsistant à jamais, dont le règne ne sera jamais détruit et qui délivre et sauve, qui accomplit des signes et des prodiges au ciel et sur la terre, et qui a délivré Daniel du pouvoir des lions (Daniel 6,27-28, Bible de Jérusalem). C'est un miroir saisissant du décret qui avait piégé Daniel au départ — une loi interdisant la prière à tout dieu sauf au roi, suivie d'une autre ordonnant la révérence envers le Dieu même que la première loi visait à faire taire. Daniel, note simplement le texte, prospéra pour le reste du règne de Darius, puis sous celui de Cyrus le Perse (Daniel 6,29, Bible de Jérusalem) — un vieil homme qui avait désormais survécu à quatre rois sans jamais renoncer à l'habitude qui avait bien failli le tuer.





